Gone #28 - 22/02/2018

Stéphane Pétrier vu par... Samantha Barendson

​Back in the 90s. Le lycée, le B52, le Get 27... et le Voyage de Noz. C'est une chanson réécoutée au hasard d'une appli musicale — Chaque Nuit, album Opéra — qui a inspirée Samantha Barendson, en mode Madeleine de Proust. ​

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​Allongée sur le canapé, casque sur les oreilles, mon doigt glisse sur l'écran du téléphone et tombe sur le groupe de mes premières amours, album Opéra, titre Chaque nuit et j'ai de nouveau seize ans. 1992. Quelques notes et je suis de nouveau cette lycéenne à peine sortie de l’enfance, entrée dans l’adolescence par les portes de la musique, à peine seize printemps, des pantalons pattes d’eph’, des seins qui pointent et dans la tête parfois un riff de Jimi Hendrix. Mes samedis je les danse au B52 et mes dimanches se terminent à la boulangerie de Saint Paul dans l'attente de la première fournée de quatre heures du matin. Je passe les récrés de dix heures à fumer sur le gazon, à lire Lautréamont ou Cioran, ces auteurs qui me rendent mystérieuse aux yeux des garçons, et j'attends. J'attends sur le muret du lycée que l'un d'eux me demande ce que je lis, qu'il me parle des mots écrits par d'autres et me dise que je suis belle. Il tarde pourtant celui qui me demande si je connais le Voyage de Noz et me murmure à l'oreille que Chaque nuit qui traîne entre mes doigts est un Chant de Maldoror. Sa peau mate, ses yeux verts, son sourire et mon émoi, ses mains qui caressent l'ovale de mon visage, notre premier baiser, les journées qui défilent et ce mal de ventre quand l'image de son corps devient absence, sa voix au téléphone qui voudrait ne jamais raccrocher et qui me dit les nuits se plaignent pour tant de fois passées sans toucher ton corps, mes insomnies et l'enfance qui s'éloigne définitivement pour laisser entrer le désir. Chaque nuit j'invente une autre nuit derrière mon cerveau. Les corps qui se cherchent loin de la lumière, dans les couloirs sombres des bâtiments anciens, à l'ombre des cyprès du parc municipal, les mains qui s'enlacent puis se séparent pour aller caresser d'autres territoires, doigts qui descendent au gré des soupirs, frontières des amours empêchés par le grand air et les regards. Et l'attente du moment propice d'une absence, parents partis pour un week-end, la maison vide et le grand lit. J’ai taché tant de draps pour toi, j’ai passé tant de nuits à attendre. La peur qui s'installe, les jambes qui abandonnent, le corps qui pèse et la tête qui ne sait plus. Le doute. Une douche, puis une autre et l'heure du rendez-vous qui approche, la tenue à choisir, une robe à ôter lentement, une culotte qui devra glisser. Le bruit strident de la sonnette, descendre les marches qui mènent à l'échafaud, avoir envie de partir, tout annuler, lui dire de s'en aller, rompre. Hésiter. La porte qui s'ouvre dans un geste refusé, regard  baissé pour ne pas mourir, ne pas s'écrouler. Lever les yeux et tout recommencer. L'évidence de ce sourire, notre peur et notre désir commun, mettre un disque pour briser le silence, un verre de Get 27 pour se donner du courage, les langues qui s'emmêlent mentholées, les corps qui s'emboîtent de moins en moins maladroits et les fringues qui tombent, pétales d'enfance, et les paroles de Stéphane Pétrier qui couvrent mon premier cri C’est si bon de mourir pour toi, de sentir ton corps trahir mon corps en t’entendant dire "Je t’aime".

 

Samantha Barendson est poète. Mon citronnier est son premier roman. Elle vit à Lyon depuis une vingtaine d'années. Elle se définit comme "un peu argentine, un peu française, un peu italienne". Elle écrit dans toutes ces langues, seule ou avec ses amis poètes, musiciens, peintres, illustrateurs ou photographes.