Jouïr ! Souaf ! Camarades !

CedratsJouïr !
Souaf !
Camarades !
aperitivi-poetici nel CEDRATS

Editoriale CEDRATS, 2013
10 €

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Habana club

 

¿De dónde son? Vous venez d'où ? ¿De Alemania, de Francia, de Italia?¿De dónde son? Where are you from? À chaque pas les mêmes questions, à chaque pas devoir décliner sa provenance, sa nationalité, son altérité. À chaque pas devoir se justifier de n'être pas d'ici, de n'être pas comme eux, d'être millionnaires. Loger dans des hôtels pour nous, manger dans des restaurants pour nous, prendre des taxis pour nous, payer le tout avec de la monnaie pour nous. À chaque pas suivre le chemin touristique tracé par l'office du tourisme, à chaque pas ne pas détourner le regard du chemin touristique et des façades de carton pâte qui cachent les maisons en ruine, les trottoirs délabrées, les gens inoccupés, les pelotes de fils électriques sans norme, les enfants déchaussés qui rêvent de chewing-gum et de jeans délavés. À chaque pas rencontrer le cousin du chanteur du Buenavista Social Club, à chaque pas croiser les vendeurs de cigares clandestins, à chaque pas la chanson Guantamera, à chaque pas le Che, Fidel et la Révolution, l'empreinte du premier débarquement, la fierté métallique du Granma. Ernest Hemingway à chaque coin de rue, et des mojitos, des mojitos et encore des mojitos.

 

 

Varadeo

 

« yo no quiero su dinero, no quiero que me lleve al extranjero, no quiero ir en su carro a Varadero, oiga, no se confunda que yo no soy un callejero » - Moneda dura, Callejero

 

Segmentation vacancière. À gauche les pauvres, les Cubains, avec dix kilomètres de plages paradisiaques, sable blanc et fin, mer bleue translucide, quelques baraques de roche et paille, des palmiers, des pélicans en liberté, la pêche et le soleil. À droite les riches, les autres, avec dix kilomètres de plages bétonnées, des hôtels « all-inclusive », des colliers de boules en plastique coloré pour régler les consommations, des bracelets d'hôpital pour se reconnaître, s'identifier, se démarquer. Bracelet rose pour les clients du Melia Varadero, bracelet vert pour les clients du Breezes Varadero, bracelet bleu pour les clients du Paradisus Varadero. Personne ne se mélange, chacun demeure dans son hôtel tout compris, dans sa tour de cristal aveuglant, dans son paradis plastique construit de toutes pièces à deux pas d'une nature belle à rendre fou le plus fou des marins. Les taxis déversent des familles entières pour les mettre à l'abri dans ces complexes hôteliers. Les taxis déversent des femmes cougars dans les boîtes de nuits où elles pourront choisir des mâles prostitués pour quelques dollars, un jean Levi's ou n'importe quel autre produit américain. Les taxis déversent des jeunesses stupides qui trouve que c'est trop cool et que c'est vraiment pas cher. Moi, je tourne à gauche.

 

 

Américaines

 

Au début, tu en vois une, tu n'y crois pas, tu la prends en photo, puis tu en vois une autre, que tu prends aussi en photo parce qu'elle est encore plus belle que la première, puis tu en vois une troisième, et une quatrième, et tu en vois vingt et trente et quarante et tu n'en crois pas tes yeux, tu n'oses le croire, elles sont toutes belles, elles sont toutes là, à portée de regard, tu pourrais presque les toucher, les caresser, d'ailleurs tu t'approches, tu en touches une, le grand mec baraqué à côté d'elle ne dit rien, il sourit, ça le fait un peu rigoler, il voit bien que t'es jaloux, que tu voudrais la même, mais celle-là est à lui, tu peux regarder, tu peux toucher un peu, mais c'est tout. Alors tu la prends en photo, avec le mec à côté qui continue de sourire. C'est une Cadillac, tu n'en avais jamais vu avant, à part dans le film avec Clint Eastwood, et là tu en vois de toutes les couleurs, pas seulement des roses, et tu croises aussi des Buick pétaradantes, des Chevrolet incendiaires, des Chrysler vociférantes, des Dodge lance-flamme, des Ford maffieuses, des Husdon familiales, des Lincoln cosmopolitaines, des Mercury nasales, des Nash caudales, des Oldsmobile futuramiques, des Packard ultramatiques, des Plymouth incomparables, des Pontiac abordables et des Studebaker tout-confort. Tu es en 1950 et tu décides de t'acheter un chapeau.

 

 

Vexillologie

 

Cent-trente-huit mâts font face à leur édifice, cent-trente-huit drapeaux pour les accuser, pour leur rappeler les morts, les disparus, les héros. Cent-trente-huit mâts pour cacher un bâtiment impérialiste. Cent-trente-huit mâts pour une Plaza de la dignidad, un « protestodrome », une montagne de drapeaux, une barrière d'étendards, un mur de pavillons, une frontière. Toujours délimiter. Ici c'est chez nous, là c'est chez vous. EtJosé Martí qui vieille à ce que soient respectées les limites. Cent-trente-huit étoiles blanches sur fond noir, autant de bombes, de tirs, d'impacts et d'explosifs, autant d'insomnies, de peurs et de traces de sang sur les vêtements des morts. Et comme une sorte d'indifférence derrière ces drapeaux, comme un contentement d'être protégés du vent. Ici c'est chez nous, là c'est chez vous.