Cartes postales (estratti)

Rouilles

Les heures dégoulinantes aux carcasses des bateaux caressées et rongées par l’oxyde entêtement des marées hautes, des marées basses, de ce lent va-et-vient qui annonce la rognure des cales et bastingages. Absorbées et dissoutes les coques maritimes infusent l’eau saline. Flottent les particules d’ocreté corrosive, les poissons innocents boivent l’orangeade, les sardines imbéciles se prennent pour des rougets, et les flots comme un astre permutent l’horizon.

Parois éventrées de constructions portègnes, les immeubles bétonnés montrent leurs entrailles. Des mains acérées sortent des parois, creusent la grisaille, atteignent la lumière. S’ouvrent les colonnes, les murs et les arêtes des buildings impériaux qui connurent la gloire. Mais Buenos Aires n’est plus et avance la rouille, craquent les pavés, s’écroule la cité en poussière hématite.  

Paysages qui se flétrissent en beauté marronante. Les enfants excités ramassent les châtaignes, collectionnent les feuilles mortes, s’inventent des trésors de cette nature passée.  Le ciel arboriforme s’assombrit doucement, isabelles au galop, alezans ou baillets, les nuages à la coupe dérobent leur cuivré.


 

Paysage de mer

J’ai parcouru plus de vingt-huit mille kilomètres le long des côtes du Nord. Scruté chaque kilomètre de sable fin, de sable blanc, de sable sale, de galets gris. Fouillé tous les bunkers sur les plages endormis, imaginé les militaires sous le ciment enfouis. Ont-ils eu peur, font-ils l’amour, reste-t-il leur carrures sous le métal rouillé ? Des coulures orangées avancent sur le sable, teintent les vagues et les mousses océanes. De l’ocre à perte de vue, du sang sous-officier, des coquelicots de mer. Improbables paysages de silence et d’eau. La roche, les caps et divers horizons. Le soleil couchant, le passé morbide, la beauté enivrante des senteurs maritimes. Et puis rien. Squelettes métalliques s’échappent des arènes, effraient les veaux de mer de leurs figures sveltes, amaigries,  giacomettiennes, qui voudraient les atteindre, sortir de leur béton, armées. Vingt-huit mille kilomètres d’Histoire, d’allers-retours sur des cadavres exquis, poudres de coquillages et autres verroteries, couleurs équivoques qui filent avec le vent, s’engouffrent dans les aiguilles, caressent les prairies, rejoignent les cimetières et usent les cerfs-volants.


 

Ecluses

Regarder les écluses par temps de pluie, sous un ciré jauni qui nous laisse détrempés. Immobiles aux yeux d’enfants ébahis, laisser filer le temps et l’eau d’un bief à l’autre. Canal paisible qui l’espace d’un instant sous des remous discrets rêve de devenir cascade. Mais la lente vidange et le remplissage n‘agitent l’eau que de soubresauts. Le canal est frustré de tant de platitude, il voudrait déverser, bouillir et s’échapper. Les vannes et les barrières le retiennent prisonnier tandis que les navires descendent dans la fosse. Ouvrez les portes, laissez sortir les lions de mers, les cétacés enragés, la houle marine qui tempête en secret ! Fermez les vantaux d'aval, ouvrez les ventelles et aqueducs d'amont, peut-être enfin l’eau du chenal deviendra pirate ou boucanier. Comme des statues de sel fondant sous l’eau de pluie, des humains abasourdis devant les mécanismes. Moulin fantastique, forteresse imprenable, quand la cuve enfin vide et le bateau parti, l’abîme d’une oubliette verdie par des mousses aquatiques.