Le poème commun, con Jean de Breyne

poeme-commun-2.jpgLe poème commun,
con Jean de Breyne

Colección Duos
Editorial Lieux dits, 2012
10 €


 

9.

 

Il a cet homme si vieux et si ridé assis sur une chaise depuis bientôt cent ans, il y a son corps inerte devenu gris aussi, son regard immobile qui fixe l’horizon, ses veines à peine bleuies et la maigre raideur, sa lente respiration qui comme lui se consume, les cendres de cigarettes qui tombent à ses pieds, on a cette impression de voir une statue, un homme pétrifié d’attente ou de douleur, le visage d’enfant ravagé par le temps, l’écorce de ses tempes et la chaleur parties.

 

Il y a face à lui un rouge coquelicot.

 

Quelque part une enfant – on a compté vingt trois ans sur le papier qui la présente –, cet âge seul donne à songer à la rencontrer, elle qui a œuvré à ce qu’on a vu dans la librairie lorsqu’on y a bu un café la semaine dernière, qui a éveillé l’attention tant les formes de la modernité sont devenues rares. Peut-être est-elle jolie et gaie, qu’elle donnera cette perle de jeunesse souhaitée, reconnaissable seule, pour ainsi continuer les ans avec belle complicité.

 

Ce qui fut, blé aux yeux de lavande.

 

Et des foules en silence marchent à l’espoir, des mères devenues vieilles tournent en foulards sous l’asphalte peint de craie effacée sous l’averse, des bombes de trente ans résonnent dans les couloirs, les poussières étudiantes se mélangent aux vagues, la plage immobile accueille les estivants, dix mille corps naviguent, s’entassent sur la méduse et les peintres impassibles se prennent pour Géricault.

 

Dans la dune minérale, encore un coquelicot.

 

Ce qu'on a vu ce qu'on n'a pas vu qu'on sait. Ce qu'on sait qu'on n'a pas vécu. Elle dit un Nord et nous disons aujourd'hui la Palestine. L'Histoire a un pont avec les tenants des décisions pour le court terme qui rapporte, le long terme la vente des armes à nouveau rapporte jusqu'à la nouvelle décision qui. Dans mon champ aussi gorgé des sangs de luttes, la fleur rouge et fragile concurrence les verts, et les fauves des blés. Dans mon champ, le sourire de la beauté quand ses gestes soulèvent les yeux, le songe, la poitrine, le monde.

 

 


 

12.

 

 

Appuyer la tête sur le coussin innocent
et trouver ton odeur après tant de jours.
Ouvrir les grandes armoires en poussière :
il est un pull détricoté et évidé de ton corps.
Écouter au loin le pas sur le gravier,
tendre l’oreille au vent qui s’amuse et me leurre,
retrouver toujours de ta peau le parfum
comme si tu existais encore.
Rien maintenant que l’accompagnement,
et peut-être à jamais j’entends
marcher dans l’aller et venue
de rites ensoleillés et travaillés,
des surprises, étonnements, les yeux incrédules,
des habits de saisons retirés de l’armoire,
des moissons défaites de la tête du geste de la main
agitées par le vent.
Découper au ciseau les habits du passé,
de laine les moutons et copeaux d'organdi,
pour retisser en vain des histoires de tempêtes,
à l'ombre du tilleul peut-être un olivier.
La mer s'est enfuie, il ne reste que fossiles,
champs couleur de lavande, parfois un coquelicot,
des poissons d'agonie à l'espoir desséché.
La mer s'en est allée par delà les collines.
Ce fut et c’est sans regret, j’appris la liberté,
une souveraineté m’offrit au monde,
éblouissements et douleurs en longues années.
Je ne poursuivis pas la mer, j’apprenais l’excès
l’impossible possible. La chance qui
s’empara de moi dans son irrespect des règles,
offrant toute jeunesse qui se voulait également libre.
Vint, bien ensuite, accepté, l’accompagnement,
avec ses inventions permanentes.